Enseignement des langues vivantes et Cadre Européen Commun de Référence en Langues.

mercredi 2 janvier 2013
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Alors que les professeurs de langue vivantes sont confrontés à la mise en place de nouvelles modalités d’évaluation lors de la session du Bac 2013, il est utile de rappeler que cette mesure qui leur est aujourd’hui imposée s’inscrit dans un processus global.
Pour parvenir à ce but, les gouvernements procèdent par étapes. Les évaluations de compétences sont introduites selon des modalités diverses et à des moments différents. Mais toutes les mesures vont dans le même sens : détruire la valeur nationale des diplômes, en particulier du Bac.

Ci-dessous un article paru dans le n°1 de la revue L’Émancipation syndicale et pédagogique de septembre 2011.

Le Cadre Européen Commun de référence en Langues ou CECRL est sans doute un bon outil de diagnostic mais utiliser le CECRL n’a jamais impliqué qu’il devait se substituer aux programmes ni que l’on devait procéder à un saucissonnage en isolant les compétences s’appuyant sur les quatre activités langagières de base : compréhension écrite, compréhension orale, expression écrite, expression orale.

Une pléthore d’évaluations

Dire que la compétence est « un ensemble de connaissances et d’aptitudesd’attitudes »[1] risque de privilégier le rôle du professeur en tant qu’évaluateur plutôt qu’en tant que formateur. D’autre part comme le souligne Bernard Rey[2], la compétence décrit le type de tâche qu’elle permet d’accomplir sans indiquer comment acquérir cette fameuse compétence. Le CECRL sert à poser un diagnostic à un moment donné, la dérive consiste à passer son temps en évaluations.

Cette pléthore d’évaluations a d’autant moins de sens que les groupes de compétence sont au mieux des groupes de niveau dont on a déjà jugé l’inefficacité par le passé et qu’aucun moyen n’est donné pour mettre en forme cette nouvelle organisation qui se fait à moyens constants. Une fois, la mise en barrettes des classes effectuée par l’administration, le reste de l’organisation repose sur la bonne volonté de l’équipe pédagogique. C’est une autre dérive qui consiste à exiger une part grandissante de bénévolat de la part des profs pour compenser un budget de plus en plus étriqué. Que les programmes prennent en compte la CECRL, c’est une bonne chose que l’on se serve du CECRL pour réduire l’enseignement des langues à sa vision la plus minimaliste et utilitariste, c’est inadmissible.

Derrière les groupes de compétences

Le CECRL n’a jamais préconisé les “groupes de compétence” ou l’éclatement du groupe classe en “groupes de compétence”. Cette interprétation du CECRL est une spécificité française qui permet de ne plus tenir compte des différences d’horaire-élève et de globaliser les moyens des langues vivantes par établissement et à long terme de supprimer des postes. L’objectif est bien financier et non pédagogique : les économies à court terme ont la prioritésur l’amélioration de l’efficacité de notre enseignement des langues.

Dernier problème de taille, ce morcellement des quatre activités langagières distinctes ne correspond en rien à la préparation aux examens, détail que les IPR refusent d’aborder, prétextant que les professeurs qui soulèvent ce problème sont passéistes et fermés au changement. Quant aux élèves qui, après diagnostic et séjour dans un groupe de compétence, n’ont toujours pas acquis la compétence en question…la réforme leur réserve une autre mascarade : le stage passerelle de 3X5 heures pendant les vacances[3] !! Comment a-t-on pu faire gober une couleuvre aussi grosse aux parents ? Ca tient de la magie.

Bref si l’on avait voulu brader l’enseignement des langues et tout mettre en œuvre pour qu’il échoue, on ne s’y serait pas mieux pris. Le message subliminal que l’on tente de faire passer aux professeurs de langue c’est qu’ils ne sont pas assez rentables et qu’en conséquence ils doivent laisser faire les spécialistes : les entreprises privées qui se partagent le marché de l’enseignement des langues. On laisserait au public un tronc commun minimal. La mise en place des certifications en est un bon exemple.

Certifications et marché des langues.

Les organismes privés qui s’occupaient déjà de séjours linguistiques, de cours de conversation par téléphone ou sur le web ont rajouté une corde à leur arc : la certification en langue, attestation d’un niveau obtenu en compréhension orale et écrite, en expression orale en continu et en interaction et en expression écrite. Cette attestation à durée de validité limitée, qui n’a pas valeur de diplôme proposée aux seuls élèves de secondes européennes coûte très cher. La liste des marchés conclus en 2007 par le Ministère faisait apparaitre des prix entre 1 et 2,9 millions d’euro pour les certifications gérées par l’État[4]. Pourquoi avoir acheté des modules de certification au Goethe Institut pour l’allemand, au British Council pour l’anglais, à l’institut Cervantès pour l’espagnol et à l’institut Dante pour l’italien au lieu d’en confier la préparation et la gestion au ministère de l’éducation ? Les professeurs de langues ayant des classes européennes se chargent de faire passer les épreuves orales et écrites puis les corrigent mais n’ont aucun regard sur la notation finale qui est le privilège des instituts. Dans le meilleur des cas, la passation des épreuves est payée à 50% du taux horaire et se fait en plus des heures de cours. Là encore on paie le privé rubis sur l’ongle mais on estime que les professeurs du public sont taillables et corvéables à merci.

Validité et inadéquation de l’offre proposée en seconde

Contrairement au diplôme, la durée de validité de la certification est limitée. Nombre de parents d’élèves pensent que la certification sera un atout pour une embauche post bac et que ce sera toujours un plus sur un CV. D’autres allèguent un entrainement aux examens. Au mieux le ministère de l’éducation a gaspillé plus de 2 millions d’euros, au pire, il y a tromperie manifeste sur la marchandise.

Ce que la certification proposée aux secondes européennes valide c’est les niveaux A2 et B1 du CECRL, or le niveau A2 est déjà sanctionné par le Brevet. L’élève qui veut rentabiliser sa certification le fait soit dans un but de poursuite d’études à l’étranger, soit dans une perspective d’embauche après le baccalauréat. Offrir à l’élève l’attestation d’un niveau obtenu entre la 3ème et la 2nde est on ne peu plus limité, voire inutile. Ce dont l’élève a besoin c’est d’une certification pour les niveaux B2, C1 voire C2 mais ces certifications ne sont pas offertes par l’éducation nationale et pour passer l’examen, l’élève devra débourser plus d’une centaine d’euros[5] et se rendre dans un des instituts mentionnés plus haut. Alors erreur de jeunesse ou opération financière juteuse n’ayant rien à voir avec les préoccupations réelles des élèves ?

Certifications et inégalité sociale

L’inscription aux certifications est optionnelle et pour l’instant, réservée aux seuls élèves de seconde européenne. Il y aurait donc des élèves à part entière et d’autres élèves de seconde zone. Ce n’est pas à l’école de reproduire les inégalités sociales existantes mais elle se doit, au contraire, de les aplanir et de les combattre en permettant à tous d’avoir les mêmes chances.

Les certifications ne sont pas des diplômes, l’organisation des certifications telle qu’elle se fait annonce la privatisation du service public d’éducation, la fin du bac en tant que diplôme national et une déréglementation dangereuse visant à la destruction de nos statuts[6].

Défense des véritables diplômes

La référence au CECRL ne doit pas être la justification aux groupes de niveau qui enferment les élèves les plus faibles dans leur difficulté. Faire référence au CECRL ne doit pas aboutir à une juxtaposition de compétences rendant impossible la mise en cohérence culturelle préconisée par les programmes. Le ministère pourrait utiliser ses groupes de travail pour concevoir des certifications adaptées au CECRL et utiliser le budget alloué aux organismes privés pour garantir à tous les élèves un accès aux diplômes dans les mêmes conditions pour tous. Il pourrait donner aux professeurs des groupes classe décents au lieu de groupes de compétence à géométrie variable. Cela implique d’abandonner la marche à la privatisation

Oriane Brandon, SNES (69)



[1] Définition du conseil européen

[2] Sociologue auteur de Les compétences transversales en question (1996)

[3] Consulter le site http://www.recrutlangues.education.fr/circulaire.pdf

[4] Le Marché des Langues in Pour N° 141 décembre 2009

[5] Le Cambridge Institute demande environ 115 euros pour faire passer le Preliminary English Test qui est l’équivalent de la certification proposée aux élèves de seconde européennes. Si un élève veut passer les examens du CAE évaluant le niveau C1 du CECRL, il devra payer 148,40 euros.

[6] Voir motion langues vivantes au Congrès Académique du SNES 2009


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