Le paradigme de la “professionnalisation” : vers la défonctionnarisation des personnels de l’Éducation

mardi 10 janvier 2012
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“Professionnalisation” : ce modèle d’enseignement et de formation est au cœur du projet UMP pour l’école, lequel prône “un nouveau statut pour les enseignants”. Et la mission parlementaire Grosperrin sur la formation initiale et le recrutement des enseignants, comme le “rapport définitif” Jolion préparent le travail. En dépit des apparences et des propos de dirigeants syndicaux qui voient dans ce rapport une “critique au vitriol de la mastérisation”, ces trois textes ont les mêmes contenus et les mêmes finalités.

On ne peut véritablement percevoir les enjeux de ces textes et des débats qui les accompagnent sans les resituer dans un contexte global. La nouvelle forme de l’école qui se met peu à peu en place répond aux conditions spécifiques du capitalisme actuel souvent qualifié de “capitalisme néolibéral”, d’“économie de la connaissance”. Ce sont les conditions actuelles de l’accumulation du capital qui dictent le “nouveau formatage de la main d’œuvre” que l’école est chargée de produire : les salariés sont priés de faire preuve de capacités à répondre et à se soumettre aux besoins économiques et financiers de l’entreprise et ce, dans toutes les situations complexes et variées de la production. Les objectifs, les fonctionnements et les contenus de l’école sont redéfinis en ce sens.

Pour la bourgeoisie, il s’agit là d’une priorité pour assurer la "compétitivité de l’économie européenne" et française. "L’employabilité est devenue la norme qui organise les mutations de l’école. L’idéologie de la professionnalisation a pénétré l’université et l’ensemble du système, jusqu’aux premiers niveaux de l’enseignement" (1). Professionnalisation des masters, dénaturation (et destruction) du concours, liquidation de la formation professionnelle payée par l’État vont dans ce sens. Cela participe du processus de dynamitage de l’Université et de tout l’Enseignement public.

Ces plans ébauchés à la fin des années 90 ont commencé à s’appliquer graduellement. Pas à pas, le LMD se met en place depuis le début des années 2000 : les décrets de 2002 suppriment le cadrage national des maquettes et des diplômes au profit de parcours individualisés et de “diplômes” à points (crédits). C’est avec la licence pro (1999), puis le master, que se développe la “professionnalisation” des études. Avec l’arrêté licence d’août 2011, la “professionnalisation” s’étend à l’ensemble des cursus. La “mastérisation” de la “formation des enseignants” est un des rouages de ce dispositif global.

C’est dans ce dispositif d’ensemble que s’inscrivent la mission Grosperrin, le rapport Jolion publié le 11 octobre 2011. Ce n’est pas un hasard si Jolion inclut en annexe de son texte les conclusions des rapports Filâtre, Marois et Grosperrin. Il avoue qu’il a travaillé en collaboration avec tous ces gens. Les axes de tous ces textes, jusqu’au dernier en date, celui issu de la convention UMP (8 novembre 2011), convergent vers les même objectifs.

Derrière la "professionnalisation des formations"

Le 14 octobre, la Lettre flash du SNESUP titre : "Rapport Jolion : une critique au vitriol de la mastérisation". Le même jour, un communiqué du SNUipp va dans le même sens. Jolion entendrait-il raison ? Si Jolion critique l’actuelle organisation de la "mastérisation", son "modèle alternatif" ne rompt en rien avec la "mastérisation". Bien au contraire. Par définition, le master (comme tout le LMD) s’inscrit dans le cadre de la "professionnalisation des formations", laquelle n’est en rien synonyme de l’extension de la "formation professionnelle".

Tout le système d’enseignement est réorganisé selon le paradigme de la professionnalisation qui "relativise, ou mieux, reformate les savoirs et savoirs-faire (…) en les soumettant à une logique nouvelle d’acquisition d’un comportement normalisé, censé être commun à toutes les professions (…) Cette professionnalisation-formation centrée sur le développement des compétences transversales prépare, anticipe et rejoint la professionnalisation-travail qui vise à développer la flexibilité des travailleurs et le recyclage permanent de leurs capacités productives (…) Le fonctionnement du couple « professionnalisation-compétences » ne peut donc être dissocié du rôle grandissant qu’il joue dans l’entreprise au service de nouvelles normes de travail” (C. Laval) (2).

Il s’agit donc de faire de l’enseignement le lieu de "fabrication des subjectivités dociles, souples, adaptables et réactives, requises par les entreprises". Le jeune doit être formaté de telle sorte qu’il intériorise les normes d’employabilité, lesquelles relèvent du "comportement", de la "mentalité".

Avec l’individualisation des parcours, se développe l’alternance : la formation professionnelle est dé-institutionnalisée ; c’est la formation à la recherche d’emploi qui devient "l’activité principale des stagiaires et des formateurs". Cette logique des compétences et de l’employabilité s’oppose aux les statuts et aux les qualifications reconnues, et les détruit. Elle restaure ainsi la concurrence sur le marché du travail.
La "mastérisation" (et la "professionnalisation") découle de cette logique. Elle est déterminée par l’exigence d’employabilité (de même que la licence avec l’arrêté du 11 août 2011). C’est la négation d’une formation appuyée sur les connaissances disciplinaires conduisant à un diplôme reconnu.

Feu sur le concours

La commission Grosperrin réclame d’en finir avec le recrutement sur concours. Mais une telle formulation est explosive. Il faut la maquiller.

C’est ce que font les propositions de l’UMP : généralisation des masters en alternance, création d’un "nouveau corps" à la place de l’actuel corps des certifiés, intégration de l’accompagnement – tutorat, orientation, concertation - dans les obligations de service, désignation d’un chef d’équipe par discipline...

C’est aussi le travail de Jolion. Il semble maintenir le concours ; mais le système proposé est en réalité la négation du concours : "Ce mode de recrutement est de nos jours totalement inadapté. En effet, il est tout à fait possible d’envisager un concours de recrutement sur un contenu qui soit déconnecté de l’exercice d’une profession. Mais cela n’a de sens que si le concours ouvre sur une vraie formation professionnalisante" (Rapport Jolion, octobre 2011).

Or, dit Jolion, le concours actuel ouvre "directement sur une profession et non sur une formation professionnalisante, la poursuite de la formation durant la première année d’exercice ne pouvant en aucun cas être considérée comme une vraie formation professionnelle". S’agit-il de critiquer l’envoi actuel des stagiaires directement en poste, en service à plein temps ? S’agit-il de rétablir, pour chaque lauréat au concours, l’année de formation professionnelle initiale payée par l’État au fonctionnaire stagiaire ? Pas du tout. Il faut casser le concours.

L’admissibilité (fin M1 ? ou de L3 ?) ne s’appuierait plus sur des épreuves disciplinaires, mais mesurerait la motivation initiale et "le niveau de connaissance minimal". Jolion dénonce la "disciplinarité" des épreuves qui accroît le "décalage entre le concours et l’exercice du métier". On l’a compris, un kit de survie est bien suffisant pour ce "nouveau" métier. Il faut donc en finir avec "cette disciplinarisation des épreuves [qui] conduit à une disciplinarisation de la formation" et qui de ce fait, exclut les "compétences transversales relatives au métier et à l’École". La suppression, dès la session 2012, de toute épreuve disciplinaire au CAPES interne va d’ailleurs en ce sens : l’épreuve écrite d’admissibilité est remplacée par un dossier, non anonyme, de Reconnaissance des acquis de l’expérience professionnelle.

L’admissibilité donnerait droit à inscription sur une liste d’aptitude (valable 4 ans). Le stage en responsabilité serait obligatoire en master. L’admission (fin de M2) devrait, en s’appuyant sur les stages, "mesurer l’insertion dans le volet professionnel du futur métier". Le candidat admissible pourrait retenter le "concours" (admissibilité) ; il aurait du temps pour une "ouverture professionnelle au-delà du concours" (afin de pouvoir vendre ailleurs son "employabilité"). Ainsi, à Bac +7, +8, +9… le jeune pourrait peut-être trouver un emploi !

Quant à l’agrégation, "si on maintient ce concours spécifique", dit Jolion, "il faut un métier spécifique"  : enseigner dans le premier cycle universitaire, ou en alternance (lycée et université). Et il faut ouvrir d’autres voies de recrutement, par la VAE (3)... Ainsi que l’explique Laval, puisque tous "les enseignements vont bientôt se trouver transformés par l’évaluation de “l’acquisition des compétences”, la finalité des savoirs à l’école doit être “remplacée” par l’apprentissage de “la vente de soi sur le marché du travail”. Il faut pour cela formater les enseignants au moule de la professionnalisation.

Totalement vidé de son contenu, le "concours" Jolion ressemblerait à un double entretien d’embauche. L’UMP parle de "nouveau corps"… Mais c’est une machine à dé-fonctionnariser les enseignants.

Stages et masters en alternance

"Le stage est un élément très important du volet professionnel de la formation. En soi, il nécessiterait une étude spécifique et nous n’aborderons ici que quelques points hypothétiquement les plus importants" (Rapport Jolion) Si actuellement, la gestion des stages est difficile, c’est que le stage est dissocié du concours dit Jolion. Le remède, c’est de transformer l’admissibilité en évaluation appuyée sur le/les stages et donc de faire sauter le concours.

En application des différents textes instaurant "la formation professionnelle tout au long de la vie", l’apprentissage entre en force dans l’enseignement (Second degré et Supérieur). Depuis la rentrée, 14 académies proposent des masters en alternance (circulaire du 14/09/2011). Ces stagiaires sous statut "d’agent contractuel de droit public" seront utilisés comme remplaçants et personnel multitâches : soutien scolaire, surveillance… C’est la conséquence de la "professionnalisation des formations de master pour les étudiants se destinant aux métiers de l’enseignement". "Cette expérimentation [doit] profiter à l’ensemble de la communauté", dit Jolion : il faut donc l’étendre à toutes les académies. Après avoir remplacé les MI-SE par des assistants d’éducation payés moitié moins, les stagiaires fourniront une nouvelle source d’économies.

La même circulaire annonce un "référentiel de formation aux métiers de l’enseignement et de la formation" ; elle prévoit, pour ces apprentis, "une expérience significative dans le degré autre que celui où s’effectue la formation", les vouant à la polyvalence.

Les directions syndicales critiquent ce "référentiel de compétences". Elles oublient de dire que le gouvernement s’appuie, entre autre, sur la loi Fillon de 2005 qui a intégré les IUFM à l’université, et initié un “référentiel” redéfinissant le métier d’enseignant en terme de "compétences" : "agir en fonctionnaire de l’État et de façon éthique et responsable" ; "aider l’élève à construire son projet d’orientation", "se former et innover"… Tel était le contenu de l’arrêté qui a mis en place le cahier des charges de la formation des maîtres IUFM (B.O du 4 janvier 2007).

Les appareils syndicaux (SNES, SNESUP, SNUipp…) n’ont jamais dénoncé cet arrêté. Ils expliquent que les "compétences" ne figuraient qu’en annexe de ce texte, alors que maintenant elles entrent dans le référentiel. Argument qui tente de masquer leur collaboration, car tous se rallient à la "professionnalisation". Ainsi, la direction nationale du SNES, dans une lettre ouverte ne proposait-elle pas "un cursus progressivement professionnalisant dès la Licence" (4) ?

Une fois de plus, c’est par touches successives que procède le gouvernement. Mais l’objectif reste le même : former des enseignants polyvalents adaptés à "l’école du socle" ; ce qui participe du processus de liquidation du statut. Et au-delà de toutes les qualifications reconnues.

Et encore du "dialogue social"

Le rapport Jolion s’appuie sur les "discussions régulières au sein du Comité Master pour définir les grandes lignes sur lesquelles devrait porter ce rapport" (Comité présidé par Jolion lui-même et auquel participent les représentants syndicaux).

Pour la direction du SNUipp, "Le « modèle alternatif » proposé dans le rapport sur la base de 10 principes constitue une solide base de réflexion". Tenter d’accréditer, tel que le font les directions syndicales, que le rapport Jolion serait en rupture avec la "réforme" en cours, qu’il y aurait identité entre formation professionnelle et professionnalisation est une véritable imposture. C’est le produit de la soumission au "dialogue social".

La défense de l’Enseignement public, de l’université publique (et au-delà des acquis arrachés par les salariés) implique de condamner ce rapport et de se fixer comme objectif l’abrogation de la "mastérisation", du LMD, de la LRU et aussi de la loi Fillon de 2005 et de la loi de 2009 sur l’orientation et à la formation professionnelle tout au long de la vie. Ces textes font entrer dans l’enseignement la "professionnalisation des formations". Ils opèrent la déstructuration de l’ensemble du système d’enseignement, le soumettant totalement et exclusivement aux besoins des entreprises. Ces textes organisent la destruction de la valeur nationale des diplômes (individualisation des parcours), la liquidation des statuts et des qualifications reconnues.

Réclamer une "concertation", c’est s’inscrire dans le processus d’application de ces textes. Participer à l’élaboration des référentiels, au Comité de suivi du master ou de la licence, va dans le même sens. Ceci est totalement contradictoire à l’exigence du maintien du concours sur épreuves disciplinaires ; au rétablissement, pour le fonctionnaire stagiaire, d’un an (ou deux) de formation professionnelle après le concours, avec un nombre d’heures d’enseignement réduit.

10 novembre 2011, Hélène Bertrand

(1) I. Bruno, P. Clément, C. Laval, La grande mutation, Néolibéralisme et éducation en Europe, Syllepse, 2010.
(2) Laval, Vergnes, Clément, Dreux La nouvelle école capitaliste, La Découverte, 2011.
(3) La validation des acquis de l’expérience (VAE) permet l’obtention de tout ou partie d’une certification sur la base d’une expérience professionnelle salariée, non salariée et/ou bénévole.
(4) Lettre ouverte du SNES, SNEP, SNUEP, SNETAP, SNPI à Pécresse, Chatel, Le Maire (15/04/2011).

Article publié dans le n°4 de la revue L’Émancipation syndicale et pédagogique 7/12/2011


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