“Refonder l’école publique”… avec les “valeurs, les analyses et les ambitions” du privé ?

dimanche 30 septembre 2012
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Vincent Peillon est le premier ministre de l’Éducation nationale à avoir participé au congrès d’une association de parents d’élèves des écoles privées (l’APEL).
Il a alors déclaré que dans le travail de “refondation de l’école de la République, nous partageons des valeurs, des analyses, des ambitions” (…) “Il nous faudra aussi partager des actions”. Et de préciser que “comme les collectivités locales, c’est une nouveauté”, les parents (y compris les écoles privées) seront « pleinement associés » à la concertation qui sera lancée après les élections législatives, afin de préparer la loi d’orientation.

Quelles sont donc les “valeurs, les analyses, les ambitions”, partagées par Peillon ?

À la veille des élections, les représentants l’enseignement catholique ont adressé aux candidats aux élections législatives, aux élus, aux responsables politiques et administratifs un “Manifeste de l’école catholique au service de la Nation”. Ce document est défini comme “Une œuvre d’intérêt général au service de chacun et de la Nation”.

Combat laïque-76 , bulletin édité par le Comité de réflexion et d’action laïque de Seine-Maritime ( Créal-76 ; [http://www.asso76.com/creal76.html] ), publie dans son édition de juin 2012 un dossier important sur ce sujet.

Nous reproduisons ci-dessous, avec leur accord, deux de ces articles : le 1er met en évidence la stratégie de l’enseignement catholique et le 2ème présente une analyse du “Manifeste de l’école catholique …”. L’ensemble des articles sont accessibles sur le site du Créal ICI :

http://www.asso76.com/assofichiers/creal/bulletins/45CombatLaique76juin2012.pdf


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CONSIGNES ÉLECTORALES… ET CLÉRICALES

Dans un courrier transmis le 26 avril aux directeurs diocésains et aux membres du CNEC (Comité National de l’Enseignement Catholique), à la suite des décisions prises en Comité national, Éric de Labarre réaffirme l’importance du déploiement d’une stratégie de « présence » sur le territoire dans l’intervalle entre le second tour de l’élection présidentielle et les élections législatives. Cela dans le but de bien manifester la vigilance et la volonté de l’enseignement catholique de participer à la préparation des orientations à mettre en œuvre pour accompagner l’évolution du système éducatif. Extrait…

« Pour assurer la mise en œuvre de cette orientation nationale, précise le secrétaire général, nous vous demandons de vous rapprocher entre le 15 mai et le 15 juin des principaux candidats aux élections à l’Assemblée nationale dans chaque circonscription quand ils seront connus, des sénateurs, des présidents des conseils régionaux et généraux, des présidents des groupes politiques des conseils régionaux et généraux, des maires des grandes villes, des présidents des associations départementales de maires pour leur remettre et commenter le “Manifeste de l’école catholique pour la réussite de chaque élève”. Une fois les élus ou futurs élus contactés, nous vous suggérons également de vous rapprocher des autorités académiques (recteurs, inspecteurs d’académie) pour leur faire part de nos préoccupations et propositions.

Vous pouvez aussi entreprendre une démarche similaire auprès du préfet de votre département et de votre région. L’objectif de cette initiative est de bien souligner l’intérêt que nous portons aux débats et questions de politique éducative à tous les niveaux et notre souci de participer à part entière et sans exclusive à l’aménagement du territoire éducatif dans le respect de notre originalité. »

Ce message précise également que l’esprit de cette démarche est de faire comprendre que l’enseignement catholique n’est ni indifférent au débat sur l’éducation et aux choix qui sont proposés, ni directement impliqué dans la bataille électorale.

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MANIFESTE DE L’ÉCOLE CATHOLIQUE AU SERVICE DE LA NATION : UN ULTIMATUM ?

L’Enseignement Catholique, qui a entrepris, lentement mais sûrement la (re)-conquête du système éducatif propose carrément un « contrat d’engagements » visible sur son site : enseignement-catholique.fr

En premier lieu, il évalue la situation de « notre » école : les parents sont inquiets, les élèves désorientés, les professeurs mal à l’aise, les chefs d’établissements écartelés entre la gestion humaine et administrative de leur établissement … quant à l‘État, il « n’arrive pas à rendre lisibles les réformes qu’il entreprend ».

Fort de ce triste constat, et fier de son expérience, l’Enseignement Catholique se sent pousser des ailes pour proposer ses solutions, une organisation renouvelée et une mobilisation de tous les acteurs à chaque échelon :
- priorité de l’égalité des chances
- reconnaissance des professeurs
- autonomie des établissements
- diversité des parcours
- garantie de la liberté de choix

En bref, l’Enseignement Catholique souhaite étendre le mode contractuel qui le lie à l’État à TOUS les établissements et dans le système éducatif tout entier, ce qui est une habile façon de se positionner à égalité avec le service public d’éducation.

Dans cet objectif, l’État, garant du système éducatif est censé « lever les verrous » et promouvoir la démarche contractuelle, pour cela, il s’engagerait à :
- Faire du principe de subsidiarité la règle-pivot pour rendre les établissements autonomes et donc, laisser au chef d ‘établissement le recrutement et l’évaluation des professeurs.
- Refonder les degrés et les cycles le but étant de mettre en place 3 étapes,

a) apprentissage du socle commun de la maternelle à la fin du collège

b) orientation et détermination de bac -3 à bac + 3

c) spécialisation au-delà

- globaliser la dotation horaires des établissements, et inscription de ceux-ci dans les politiques de formation continue, apprentissage et alternance

- revaloriser la rémunération des professeurs

- garantir l’égalité de traitement des élèves en assurant une réelle parité, notamment FINANCIÈRE, entre établissements publics et privés.

Les collectivités territoriales sont sollicitées pour doter les établissements sur projet, pour mettre en place l’apprentissage par cycles, pour favoriser la formation initiale et continue de tous les personnels.

Les professeurs, considérés dans ce contrat comme de « véritables ingénieurs des apprentissages » dialoguent avec TOUS les partenaires de la communauté éducative, coopèrent et se relaient auprès des élèves au niveau scolaire comportemental, échangent sur les difficultés familiales, agissent sur les pouvoirs publics pour obtenir l’égalité public/privé.

Les parents, reconnus comme les premiers éducateurs et responsables de leurs enfants sont invités à « soutenir les professeurs dans leur œuvre d’éducation ».

L’Enseignement Catholique, quant à lui, s’engage sur les points suivants :
- ne laisser aucun élève sans solution à chaque étape de son parcours scolaire
- développer des structures d’accueil adaptées aux besoins éducatifs particuliers
- assurer la liaison école-entreprise en développant alternance et apprentissage
- promouvoir le métier de professeur auprès des élèves, accueillir des étudiants de licence en stages d’observation dans SES établissements
- expérimentations locales, développement des nouvelles technologies.
- Évaluation des acquis et compétences des élèves afin d’élaborer des solutions différenciées pour les apprentissages
- Moderniser l’animation pédagogique par la concertation et le décloisonnement interdisciplinaire.

La lecture de ces propositions a de quoi nous laisser pantois, l’Enseignement Catholique pose comme principe sa mission de service public et réclame la parité public/privé comme une évidence !

C’est oublier que nous vivons dans une république laïque dont l’État est censé ne subventionner aucun culte … or, que trouve-t-on sur le site de l’Enseignement Catholique ?

Revendiquant son caractère propre, il se définit ainsi : « l’école catholique est donc elle-même un lieu d’évangélisation, d’authentique apostolat d’action pastorale, non par le moyen d’activités complémentaires, parallèles ou parascolaires mais par la nature même de son action directement orientée à l’éducation de LA PERSONNALITE CHRETIENNE. » et plus loin « l’école catholique prépare les élèves à l’extension du royaume de Dieu »

Quand l’Enseignement Catholique parle de participer à l’effort national, il s’agit d’avoir rendu 5500 emplois en 5 ans alors que dans le même temps, l’Éducation Nationale en perdait 70 000 !

Au nom de cette parité qu’elle réclame, elle aurait dû en rendre plus de 15 000 …

Ce contrat, « pour la réussite de chaque élève » masque sans ambiguïté un prosélytisme, voire un clientélisme, qu’on ne saurait tolérer et qu’il est de notre devoir de combattre à chaque occasion, notamment en rappelant à chaque collectivité locale les limites de ce qu’il est obligatoire de financer.

D’autre part, comment peser sur les choix gouvernementaux qui visent à supprimer des formations professionnelles dans le public pour laisser le champ libre au privé ?

Ce nouveau gouvernement va-t-il renverser cette tendance et redonner à l’enseignement public les moyens, tant en postes qu’en formation des enseignants d’être à la hauteur de sa mission d’éducation des futurs citoyens ?


Dans un autre article de Combat Laïque, il est rappelé que

“Ce « manifeste » qui se fonde sur les conclusions de la Congrégation pour l’éducation catholique publié à Rome fin 1997 a une fonction politique assumée : « L’objectif de cette initiative est de bien souligner l’intérêt que nous portons aux débats et questions de politique éducative à tous les niveaux et notre souci de participer à part entière et sans exclusive à l’aménagement du territoire éducatif dans le respect de notre originalité »

Une note indique que se Manifeste met en exergue ces extraits des articles 16 et 17 du document « L’école catholique au seuil du troisième millénaire ».

16. L’école ne peut être pensée séparément des autres institutions d’éducation et administrée comme un corps à part, mais elle doit être mise en rapport avec le monde politique, de l’économie, de la culture et avec la société dans son ensemble. Il revient ainsi à l’école catholique d’affronter avec détermination la nouvelle situation culturelle, de se placer come instance critique des projets éducatifs partiaux, comme exemple et stimulant pour les autres institutions éducatives, de se faire frontière avancée de la préoccupation éducative de la communauté ecclésiale. C’est ainsi que se réalise clairement le rôle public de l’école catholique qui ne naît pas comme initiative privée, mais comme expression de la réalité ecclésiale, revêtue de par sa nature même d’un caractère public. [...]

17. Dans cette perspective, l’école catholique tisse un dialogue serein et constructif avec les États et la communauté civile. Le dialogue et la collaboration doivent se baser sur le respect mutuel, la reconnaissance réciproque de leur rôle propre et le service commun à l’égard de l’homme. [...]