Dans les courants d’air de la “laïcité ouverte”

jeudi 28 juillet 2016
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Alors que jamais le SNUipp n’a véritablement défini son approche de la laïcité, ne voilà-t-il pas que dans sa livraison datée du 1er février 2016, Fenêtres sur cours, il encourage à rejoindre une pétition en défense de l’Observatoire national de la laïcité et de son président Jean-Louis Bianco. Bis repetita dans le numéro suivant de FSC qui propose un entretien avec François Durpaire qui se fait le promoteur d’une laïcité “inclusive”. Décidément, il semble que le SNUipp a clos le débat avant de l’avoir mené avec l’ensemble des syndiqué-e-s.

Une attitude désinvolte

Le numéro 421 de Fenêtres sur cours (page 29) encourage les adhérent-e-s du SNUipp à signer une pétition en défense de l’Observatoire national de la laïcité et ses dirigeants. Le seul motif invoqué est que le Premier ministre leur aurait reproché “un manque d’intransigeance face au communautarisme”. Suit une citation de la pétition initiée par la Ligue de l’Enseignement, la Ligue des droits de l’homme et la Fédération nationale de la Libre Pensée (FNLP) qui donne un satisfecit à cet Observatoire. Observatoire qui ne trouve rien à redire sur la situation de la laïcité. Par ailleurs, une petite enquête aurait permis de s’étonner de cet étrange attelage, ne serait-ce que le hiatus entre le positionnement de la FNLP et de la Ligue de l’Enseignement à propos de la nécessaire abrogation de la loi Debré de 1959 ; accord de façade qui ne résiste pas à l’examen des textes d’une des deux organisations. Passons sur les mystères de ces apparentements !

Un passage en force

Le SNUipp, par la promotion de cette pétition invitant ses militant-e-s à y apporter leur concours, choisit son camp. Celui de la “laïcité ouverte” chère à Jean Baubérot maître à penser, en cette matière, de la Ligue de l’Enseignement.

Pourquoi pas, hélas, si ce positionnement était le fruit d’un débat interne documenté, contradictoire et précédé d’une réflexion rappelant les diverses étapes du lent appauvrissement de l’idéal laïque, dans lequel le mouvement syndical porte une part de responsabilité. La plus grave agression anti laïque fut l’adoption le 9 décembre 1959 de la loi dite “loi Debré” instituant le dualisme scolaire qui demeure le plus important obstacle à une réelle réforme démocratique de l’enseignement public comme au rétablissement de plus de mixité sociale… en particulier dans les territoires dépourvus d’établissements publics d’enseignement.

Une initiative lourde de conséquences

Apporter son soutien à Jean-Louis Bianco qui développe une étonnante conception de la laïcité revient à avaliser l’intrusion cléricale dans l’école de la République qui intègre l’enseignement confessionnel comme l’ont montré les dernières assises pour la refondation de l’École de la République. Le SNUipp en apportant son concours à cette entreprise, fait reculer toute perspective d’une authentique école publique, il renie toute l’œuvre de ces cohortes d’instituteurs et d’institutrices syndicalistes dont il se veut l’héritier. Libre au SNUipp d’encourager cette régression mais qu’au moins cette révolution culturelle se fasse dans le respect de ses règles démocratiques internes.

La laïcité mérite plus de démocratie

Or depuis sa création le SNUipp ne s’est guère montré pressé d’ouvrir ce débat et les initiatives qu’il prend en ce domaine sont rares, et le plus souvent en partenariat avec des organisations ayant déjà rejoint une laïcité au service du dialogue interconfessionnel plus proche du concordat napoléonien que de l’esprit de la loi de 1905 de Jean Jaurès et Aristide Briand.

Ce débat qui concerne le réexamen du principe politique constitutionnel de laïcité, mérite plus de scrupule que cette manœuvre subreptice. La laïcité qui charpente l’éthique de l’École publique et plus largement celle de la Fonction publique ne mérite-t-elle pas un large débat sanctionné par une décision de congrès ?

Sans même que soit évoqué le départ de quatre membres de cet Observatoire, nos collègues sont amené-e-s à s’associer à cette pétition. Ignorant qu’ils et elles sont appelé-e-s à participer à une opération politique dont le SNUipp ne dévoile pas les tenants et aboutissants mais indique pour seule motivation que Jean-Louis Bianco, président de l’Observatoire, s’est fait recadrer par Manuel Valls. Comptant sur l’impopularité du Premier ministre auprès de la profession, le SNUipp se dispense d’une plus ample information pour espérer une attitude réflexe. Belle leçon d’instruction civique !

La laïcité à l’épreuve des adjectifs

Ainsi, à lire l’entretien avec François Durpaire publié dans le n° 422 de FSC, il conviendrait d’inclure une dimension religieuse au principe politique de laïcité. Le non croyant en serait-il exclu pour ne pas risquer d’offenser le croyant ? Faudrait-il que les personnels enseignants en viennent à adapter les programmes à la diversité de leurs publics pour ne pas heurter les convictions religieuses supposées, sauf à renseigner la fiche d’inscription des attaches confessionnelles des élèves ? Faudrait-il aménager ou abandonner certains enseignements pour ne pas risquer les foudres de fidéistes variés (la campagne menée contre les ABC de l’égalité est à cet égard un fâcheux précédent) ?

Le rôle de l’État est d’assurer la sécurité et la liberté de culte non pas d’organiser les religions pas plus que de les associer à l’organisation des services publics, ce qui serait revenir au mode concordataire napoléonien en vigueur de 1802 à 1905 et encore aujourd’hui en Alsace-Moselle.

Il est assez étonnant de voir que partant du constat d’une forme de ségrégation scolaire on en arrive à suggérer la nécessité de repenser la laïcité en la mettant au service du dialogue interreligieux que masque la formule sympathique de “laïcité inclusive”, laissant entendre que la laïcité serait, sans cet adjectif, un principe de rejet. Jean Baubérot est en la matière un récidiviste qui a développé en 1989, dans un rapport cosigné par la Ligue de l’Enseignement et la Fédération protestante de France, la notion de nouveau pacte laïque négocié avec les religions et qui s’est fait le chantre à partir des années 80 de la “laïcité ouverte” laissant sournoisement entendre que la laïcité (tout court) serait un carcan d’enfermement idéologique.

“Un monde dont la religion est l’arôme spirituel”

Ainsi, prenant acte de l’impossibilité de mettre en place une réelle diversité sociale, il faudrait, par une laïcité reconnaissant les spécificités confessionnelles des élèves, promouvoir non pas une fraternité égalitaire mais une cohabitation pacifique par l’essentialisation des appartenances communautaires. Une sorte de baume sur les effets des inégalités sociales dont ils sont victimes et contre lesquelles on admettrait ne rien pouvoir faire dans “un monde dont la religion est l’arôme spirituel”, comme a pu l’écrire Karl Marx.

C’est là, bien entendu la démission de l’ambition de l’École publique par le constat de son incapacité à rassembler tous les enfants dans une perspective culturelle commune. C’est pain béni pour l’enseignement confessionnel qui déjà, par l’entremise de ses financements publics, tient sous son contrôle près de 20 ?% de la jeunesse. Ce dont l’Église catholique a su tirer profit lors de la mobilisation réactionnaire contre le “Mariage pour tous” !

La “laïcité inclusive” ici revendiquée semble bien incompatible avec le projet d’école publique justement développé dans le deuxième paragraphe de l’entretien.

Pour en arriver là, François Durpaire passe par une étonnante comparaison de l’évolution des traditions laïques aux États-Unis et en France. L’usure de la mise en œuvre de ce principe constitutionnel aux USA devrait nous mettre plutôt en garde contre les dérives auxquelles, en France, certains courants porteurs du relativisme culturel entendent nous engager.

De la séparation entre l’État et les religions de la constitution de 1791, avec la devise “E Pluribus Unum” (Unis dans la diversité) on est passé en 1956 à “In God we trust”. Tout un programme. La réalité “laïque” aux USA relève plus du refus de choisir une religion d’État parmi les diverses obédiences religieuses qui se développent aux USA que d’affirmer l’État indifférent en matière de religion. S’il n’est pas très prudent pour des citoyens américains de se déclarer athées, il n’est pas rare, par contre, que des associations cléricales interviennent pour imposer l’enseignement du créationnisme aux écoles publiques !

La bataille des adjectifs

Pour ne pas vouloir mettre franchement la laïcité en débat, ce qui risquerait de conduire à de fortes et saines réactions, le SNUipp en serait-il réduit à participer à la bataille des adjectifs qui depuis bien longtemps entend relativiser la mise en œuvre de la loi de 1905 de Séparation des Églises et de l’État. Adjoindre un adjectif semble la méthode le plus souvent utilisée pour dénaturer la laïcité. Ces dernières années on a vu se décliner cet exercice dans le seul but de saper la dimension universelle du principe politique qu’est la laïcité : “ouverte” pour la montrer “fermée”, “apaisée” pour la présenter “agressive”, “plurielle” pour la dénoncer “totalitaire”, “positive” pour la déclarer “négative”,…. “de bonne intelligence” pour la désigner “bornée”…

Dans cette période où le principe laïque, malmené, est la condition d’existence d’une société démocratique, d’une école à l’abri des dogmes, d’une émancipation individuelle et collective, nous appelons au débat dans le syndicat, à travers sa presse, toutes ses instances, à l’organisation de stages pour que les personnels se réapproprient la question laïque dans toutes ses dimensions. Que le SNUipp, par le biais de FSC , prépare ses adhérent-e-s à un débat sur cette importante question pour se donner une orientation solide sur ce dossier qui comporte bien évidemment un grand nombre de corollaires, comment ne pas saluer cette initiative ? Mais encore faudrait-il que les éléments fournis, entretiens, points de vue, tous convergents, ne conduisent à considérer le débat clos avant d’avoir été mené de façon contradictoire !

Jean-Michel Sahut, Francis Vanhée

(Groupe départemental de la Seine Maritime)

Texte envoyé au SNUipp pour publication dans la lettre du SNUipp

Article paru dans le n°8 de la revue L’Émancipation syndicale et pédagogique (avril 2016)
http://www.emancipation.fr/spip.php?article1317