Liberté pour Koltchenko et Sentsov - Solidarité internationaliste

dimanche 19 juillet 2015
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Le 21 juillet marque l’ouverture, à Rostov sur le Don, du procès d’Alexandr Koltchenko, étudiant ukrainien militant antifasciste et syndicaliste et Oleg Sentsov, cinéaste ukrainien. Les autorités russes veulent faire de cette affaire un exemple pour mettre au pas les hommes et les femmes qui en Russie, comme en Ukraine, s’opposent à la politique de Poutine.


Voici plus d’un an, qu’Alexandr Koltchenko et Oleg Sentsov ont été enlevés par la police politique russe (FSB) et emmenés à Moscou. Après avoir subi des tortures et passé des mois en détention dans des conditions draconiennes, ces militants ukrainiens qui récusent les accusations mensongères des autorités russes ont été transférés à Rostov sur le Don, loin de la capitale russe ou s’organise le mouvement exigeant leur libération.

Depuis avril actions, manifestations et rassemblements de soutien se sont multiplié en Ukraine (relayés même dans des médias officiels), en Russie, en Biélorussie, en Pologne, en Allemagne, ou encore en Tunisie.

En France, des messages de soutien, collages d’affiches, rassemblements ont eu lieu en province, et à Paris, le 30 juin, devant l’ambassade de Russie pour demander la libération immédiate de Koltchenko et Sentsov et plus largement celle des prisonniers-e-s politiques russes et ukrainien-ne-s en Russie.

Pourtant, le silence règne dans les medias français sur la situation faite aux prisonniers politiques en Russie, car, attachés à la défense du capitalisme français, le gouvernement et nombre de forces politiques entendent préserver les relations avec le régime de Poutine.

Ci-dessous, l’article publié dans le n°10 de juin 2015 de la revue L’émancipation syndicale et pédagogique.
http://www.emancipation.fr/spip.php?article1140

Liberté pour Alexandr Koltchenko et Oleh Sentsov !

Depuis le rattachement de la Crimée à la Russie en mars 2014, toute forme de protestation y est réprimée, à commencer par celle du peuple Tatar. C’est ainsi qu’ont été kidnappés en Crimée, en mai 2014, et emprisonnés à Moscou Alexandr Koltchenko, militant antifasciste et syndicaliste fort connu en Crimée, et Oleh Sentsov, cinéaste opposé à cette annexion. Depuis, ils sont dans l’attente de leur procès, et leur détention vient d’être une fois encore prolongée jusqu’en juillet. Pour leur libération se mobilise en France un collectif d’organisations, parmi lesquelles Émancipation.

Alexandr Koltchenko est connu en Crimée pour ses engagements antifascistes, syndicaux, anarchistes, écologistes. Il a ainsi participé aux manifestations de la Place Maïdan qui ont abouti à chasser le président ukrainien Ianoukovitch, dont le clan pillait le pays.

Lors de l’intervention militaire russe en Crimée, Alexandr Koltchenko a organisé des manifestations pacifiques de protestation. La police politique russe (F.S.B.) a donc enlevé A. Koltchenko le 16 mai 2014, l’accusant d’être un fasciste et un terroriste.

Actions de solidarité

Pour sa libération a été constitué le 15 octobre 2014 un comité de 15 premiers militants d’appartenances syndicales et politiques diverses. Puis, en février 2015, a été constitué un collectif “pour la libération immédiate d’Alexandr Koltchenko et pour les libertés démocratiques dans tous les pays”.

Ce collectif regroupe désormais plus de 20 organisations (associatives, syndicales et politiques) parmi lesquelles la Ligue des Droits de l’Homme, l’Union syndicale Solidaires, la CNT-f et la CNT-SO, Émancipation, la FSU, la CGT Correcteurs, Alternative Libertaire, Ensemble !, L’insurgé, le NPA, et la Fédération Anarchiste.
Diverses initiatives ont été prises, dont un rassemblement devant l’ambassade de Russie, le samedi 11 avril, pour exiger la libération immédiate d’A. Koltchenko ; puis devant l’ambassade d’Ukraine pour que son gouvernement revendique explicitement la libération d’Alexandr Koltchenko. Et le 1er mai, dans diverses villes (Paris, Lyon,…), un tract de soutien a été largement diffusé.

Le cas d’Oleh Sentsov, victime des mêmes accusations et enlevé le 11 mai 2014, doit être associé à cette campagne. Du fait de son activité de cinéaste, il a notamment reçu, dès juin 2014, le soutien de réalisateurs et producteurs tels Pedro Almodovar, Ken Loach, Bertrand Tavernier, Wim Wenders, Costa Gavras, Jean-Pierre Dardenne, etc. Oleh Sentsov

Lors du récent festival de Cannes, un hommage lui a été rendu à l’ouverture de la Quinzaine des Réalisateurs et un visuel projeté avant toutes les séances.

Prolongation de la détention

La date de leur procès n’a cessé d’être reportée, et leur détention prolongée d’autant. C’est ainsi qu’en mai, la détention de Sentsov a été prolongée jusqu’au 11 juillet.
De même, la décision du juge concernant Koltchenko était prévue pour la mi-mai. Mais le 16 mai, la fin de sa détention provisoire était reportée au 16 juillet. Quant au procès, il pourrait avoir lieu fin juin.

Multiplier les initiatives de soutien

Il est donc nécessaire de renforcer la mobilisation. Le collectif national a notamment décidé d’un nouveau rassemblement le 12 juin, à 17 heures devant l’ambassade de Russie, et en province là où se trouvent des consulats. L’impression d’affiches et d’autocollants a été réalisée. Une campagne de messages est aussi engagée.
Une campagne financière de solidarité est également conduite : les dons sont à envoyer à Solidaires, 144 bd de la Villette, 75019 Paris (mentionner au dos du chèque “Koltchenko”).

Pourquoi un tel silence ?


C’est un large silence qui règne dans les medias sur la situation faite aux prisonniers politiques en Russie, en particulier sur la situation de Sentsov ou de Koltchenko, en dépit de l’activité du collectif.

Ce silence facilite la politique du gouvernement français.

Car, en dépit de protestations surtout verbales, ce gouvernement a entériné l’annexion de la Crimée par Poutine. Ainsi, Hollande et Merkel ont négocié le 12 février dernier les accords de Minsk II censés mettre fin aux combats dans le Donbass. Et ces accords ont “oublié” d’évoquer la Crimée…

Plus largement, le gouvernement français – en dépit du fait qu’il participe à la politique de “sanctions” contre la Russie voulue par les États Unis et l’Union européenne – ne manifeste aucun enthousiasme pour cette politique.

Emblématique fut l’affaire des deux navires de guerre Mistral construits à Saint Nazaire pour la Russie : Hollande commença par louvoyer, renvoyant la question à l’été 2014 puis à l’automne… Finalement, les navires ne seraient pas livrés, moyennant remboursement.

Il faut dire que la France risquait, sinon, de perdre d’autres ventes, comme celle d’hélicoptères en Pologne. Ce manque d’enthousiasme de la France pour cette politique de “sanctions” a de profondes racines.

Rivalité avec l’Allemagne

Depuis sa réunification, l’Allemagne est la puissance dominante en Europe. Qui plus est, elle est désormais au cœur d’une Union européenne qui s’est élargie jusqu’aux pays baltes.

Cet élargissement est complété par la recherche d’accords de partenariat avec certains autres États, telle l’Ukraine. Pour la Pologne ou l’Allemagne, de tels accords sont une transition vers une future intégration à l’UE. Pour la France, il s’agit au contraire de figer ces pays à l’extérieur de l’UE. La raison ? La bourgeoisie française redoute que ces nouvelles adhésions ne renforcent le poids déjà considérable de l’Allemagne.

Pour cette raison, lorsque – sous la pression russe – le président ukrainien Ianoukovitch renonça au dernier moment (le 21 novembre 2013) à signer un accord avec l’UE, on se lamenta à Berlin et à Varsovie, et bien moins à Paris. Mais toutes ces manœuvres furent mises à bas par l’irruption imprévue du mouvement des masses ukrainiennes.

Car Maïdan, qui commença comme une protestation des ukrainiens pro-européens, se transforma en une mobilisation de masse contre la répression, contre la corruption et pour chasser Ianoukovitch.

Et c’est la crainte que Maïdan fasse école en Russie qui détermina Poutine à intervenir en Ukraine : le conflit permettait de geler le processus révolutionnaire engagé en Ukraine (ce dont profite l’actuel président Porochenko élu en 2014) et d’entraver toute mobilisation en Russie même.

La France défend ses grandes entreprises

Une autre raison fait que le France cajole Poutine. C’est l’ampleur de ses intérêts en Russie : outre ses importantes exportations vers la Russie, la France est le deuxième pays, après l’Allemagne, en termes d’investissements directs dans l’économie russe à hauteur de 15 à 19 milliards d’euros.

Quelques exemples : à Togliatti, au bord de la Volga, l’entreprise russe AvtoVAZ (52 ?000 salariés) est désormais propriété de Renault, pour le meilleur et pour le pire car le marché automobile russe s’est effondré de 42 ?% en un an. À Samara, Schneider Électric vient d’engager la construction de sa neuvième usine en Russie. Alstom de son côté possède 25 ?% de Transmasholding (TMH), le principal fabriquant russe d’équipements ferroviaires, etc.

Mais tous ces investissements sont menacés par la crise qui se développe en Russie du fait de l’effondrement des cours pétroliers, crise que les sanctions économiques accentuent.

Aussi les PDG du CAC 40 sont ils montés au créneau contre les sanctions visant la Russie. Dès le 23 avril 2014, le quotidien Les Échos signalait le lobbying intense des grands patrons français auprès de l’Élysée pour s’opposer à de nouvelles sanctions. Cela n’a pas cessé depuis.

C’est donc la fraction dirigeante du capitalisme français, la fraction la plus ouverte au marché mondial, la moins protectionniste, qui veut préserver ses liens avec Poutine. Et le gouvernement français, le Parti socialiste, les medias dominants (dont Le Monde, Les Échos, etc.), obéissent à son injonction, tout en ménageant les États Unis et des clients importants comme la Pologne.

Il en est de même de Sarkozy. Le 6 février dernier, il légitime l’annexion de la Crimée par la Russie en déclarant que si les habitants “de Crimée choisissent la Russie, on ne peut pas leur reprocher”, et en précisant : “La séparation entre l’Europe et la Russie est un drame”. Sarkozy entend ainsi ne pas laisser à Hollande le monopole de la défense des intérêts du CAC 40.

Cette franchise se retrouve avec le Front national. Bien que le souverainisme et le protectionnisme soient son fond de commerce électoral, il lui faut d’abord défendre les trusts français qui, largement mondialisés, sont anti-souverainistes. C’est ce qui explique que le FN a choisi de soutenir Poutine plutôt que l’extrême droite ukrainienne. Et c’est ainsi que le 26 mai, à Moscou, Marine Le Pen a de nouveau dénoncé l’influence des États-Unis sur la politique française.

De même, le PCF (et derrière lui Mélenchon) : Protectionnisme ? Souverainisme ? Tout cela est oublié quand il s’agit de préserver les intérêts des banques et trusts français pro–européens et défenseurs d’un marché mondial ouvert.

Il suffit de rappeler les protestations de Mélenchon, inquiet pour les marchands de canons français, quand Hollande repoussa la livraison du Mistral : “Il ruine la réputation de l’armement français pour tous ceux qui se tournent vers lui dans le but de conserver leur indépendance (sic) et de se soustraire à la domination des Empires”.

Mélenchon s’inquiétait pour rien : sa France canonnière a, depuis, vendu des avions Rafales par dizaines à l’Égypte, au Qatar et à l’Inde…

Mais on comprend pourquoi il est si important, pour tous les défenseurs du capitalisme français, de préserver les relations avec le régime de Poutine.
Dans ces conditions, pour eux comme pour les medias, peu importe le sort de Koltchenko ou de Sentsov : ces derniers ne peuvent donc compter que sur notre solidarité internationaliste.

Serge Goudard


Le tract diffusé à Lyon, le 1er mai par les militants d’Émancipation (avec la liste des organisations qui ont pris publiquement position).
http://69.emancipation.fr/spip.php?...